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« Content de voir que tu puisses te libérer » m’avait écrit mon enseignant de littérature allemande, Jürgen Heizmann après m’avoir invité à aller prendre un verre.  « Il y aura deux amis à moi également présents, des poètes » qu’il avait rajouté.  Les poètes en question, c’était Bryan Sentes et George Slobodzian, deux bons vivants qui, en plus d’être enseignants au collège Dawson, lisent et rédigent de la poésie depuis plusieurs années.  Je savais que M. Heizmann travaillait à la traduction d’un recueil de poèmes d’un certain poète montréalais, mais je n’en savais pas plus.  Quand j’ai lu son nom, ça a cliqué.  C’était donc lui, le George Slobodzian qu’il avait traduit et dont les traductions allemandes étaient sur le point d’être publiées dans un bouquin au titre mystérieux de Dein heimliches Blut auf meiner glücklichen Zunge, traduisible en français par quelque chose du genre de Ton sang sacré sur ma langue heureuse.

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Avant de rencontrer le poète en question, je me suis dit que ça pourrait être bien de lire quelques-uns de ses poèmes, question de cerner le personnage.  Je l’ai alors cherché son unique monographie disponible jusqu’alors à la bibliothèque nationale, un recueil du nom de Clinical Studies.  Si j’ai abordé ma lecture du point de vue de quelqu’un qui lit « l’ami d’un ami », je me suis rapidement rendu compte de la qualité authentique de la plume de Slobodzian.  Clinical Studies n’était pas qu’un obscur recueil comme tant d’autre: il était bourré de merveilles.  Chaque poème y tient une juste place.  Celui-ci te fait pisser de rire, celui-là te fout le moral à zéro à coup d’images de mort.

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Prayer for Zoë, paru précédemment dans le Slingshot Magazine, est l’une des démonstrations de la force clinique de la poésie de Slobodzian.  Le dégoût fait place à la nature.  Le cru devient doux.  La vision de mort se fait vie.  C’est ces alternances de sentiments forts qui font de sa plume une découverte si intéressante.  Chacun trouve ce qu’il cherche chez un poète, mais quand l’authenticité est si manifeste, on ne peut que plonger tête première dans cet univers personnel truffé de références que tous comprendront.  Des références à la vie et à la mort.

Mais pour en revenir à la petite histoire, quand j’ai rencontré Slobodzian, autour de quelques pintes Guinness et d’un bol de frites, j’ai compris que j’avais à mes côtés un poète vrai, pour qui les mots ont toute leur importance.  J’ai lu beaucoup, peut-être trop, de poètes qui m’ont donné un arrière-goût de jonglage artificiel et forcé où les mots se font prétexte à l’écriture.  Quand la poésie, l’activité la plus thérapeutique et la plus intériorisante qui soit devient parade, on s’éloigne.  Je m’éloigne.  Mais quand on retrouve l’usage du mot juste, de l’expression distillée dans sa plus sensible portée, alors on découvre une sorte de chirurgie de la poésie.  On croise Slobodzian.

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Étonnamment, ce poète qui vit à Montréal depuis plusieurs années m’était complètement inconnu et il m’a fallu l’intermédiaire de mon enseignant, M. Heizmann, pour le découvrir.  Leur collaboration a donné un recueil magnifique, publié chez Mattes Verlag, éditeur allemand basé à Heidelberg.  Je demande à ceux qui ne lisent pas l’allemand de me faire confiance sur ce point: les traductions de Heizmann sont splendides.  Là où plusieurs seraient tombés dans le piège de l’artifice de la traduction, lui a su rester dans la sobriété originale des poèmes.  On se rend alors compte qu’une traduction peut être surprenante d’esthétique, du moment où on ne la considère plus seulement que comme un accès à la poésie originale.

Une traduction n’est pas un écriteau sur une porte fermée,

c’est au contraire un moyen d’ouvrir cette porte.

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Dein heimliches Blut auf meiner glücklichen Zunge n’est cependant pas une traduction allemande de Clinical Studies, loin de là.  Certains poèmes s’y retrouvent, certes, mais il s’agit surtout d’un recueil de poèmes inédits ou bien jusqu’alors publiés dans des revues ou des périodiques.  Le lecteur non-germanophone y trouvera alors bien entendu son compte.  Si je ne me trompe pas, quelques copies du livre devraient toucher le sol québécois d’ici peu, l’Allemagne ayant bien voulu en prêter quelques exemplaires supplémentaires à l’auteur et au traducteur, vu le franc succès du lancement ayant eu lieu il y a quelques semaines déjà à Montréal.

Si je m’arrête ici, c’est simplement parce que j’ai l’intention de vous revenir sur la poésie de Slobodzian d’ici peu, et que vous n’avez pas fini de m’entendre vous en parler.  Contentons-nous de simplement féliciter messieurs Slobodzian et Heizmann pour leur superbe collaboration.  C’est toujours un plaisir d’engraisser sa bibliothèque de petits bijoux…

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Tous les poèmes sont extraits de :
Clinical Studies (DC Books, 2001)
ou Dein heimliches Blut auf meiner glücklichen Zunge (Mattes Verlag, 2012)
© George Slobodzian