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Storia Vera

Storia Vera

Nel mezzo del camin della nostra vita […]
Io era tra color che son sospesi,
e donna mi chiamò beata e bella,
tal che di comandare io la richiesi.

Assis sur mon balcon arrière,
dans mon district de l’Archange adoptif,
je relis – éternel retour –

les premières lignes
de l’Enfer de Dante
pendant que mon voisin italien,

visiblement informé
de ma lecture du grand Florentin,
baisse respectueusement le volume

de sa radio de char
qui tonitrue Gangster’s Paradise.
Dante n’est pas encore mort.

« Le trou » (Georg M. Oswald)

Le trou (Das Loch) - Georg M. Oswald

traduction française par Antoine Malette

LE TROU

Texte original: ,,Das Loch © Georg M. Oswald
Traduction publiée par Vielfalt, disponible en version numérique ici.

LORSQUE le Führer mourut en héros dans son bunker à Berlin, mon oncle Otto creusa un trou dans son jardin avant, à Moosach. Il était grand, le trou que mon oncle Otto creusa. Si grand et spacieux que le défunt Führer aurait pu s’y installer confortablement.

Peut-être est-ce d’ailleurs la raison pour laquelle mon oncle Otto n’avait creusé le trou qu’à contrecœur et aurait volontiers cessé de le creuser tout de suite si sa femme, ma tante Sophie, n’avait été plantée derrière lui pour insister que soit creusé le trou.

« Le Führer est mort en héros dans son bunker à Berlin, l’Américain se trouve à Garmisch et tu vas creuser un trou maintenant ! » dut-elle dire à mon oncle Otto, douée, comme elle était, de raison pratique.

Et, de son regard exaspéré, ou sombre ; soit silencieux, soit rechignant, mon oncle Otto est sorti dans le jardin, a ramassé une bêche et a commencé à creuser au milieu du potager ce trou dont il est ici question. Et parce que ma tante Sophie n’était pas seulement douée de raison pratique mais également – comme on dit – d’une saine méfiance, elle a emboîté le pas de mon oncle Otto, s’est placée derrière lui et s’est peut-être même mise les poings sur les hanches.

Parce que si à cette époque rien n’était certain de ce que la prochaine heure ou de la prochaine journée pouvait apporter, il était bien certain que mon onde Otto devait immédiatement et sur-le-champ creuser un trou. Et un gros trou, qui plus est. Un très gros trou idéalement. Et c’est ainsi que mon oncle Otto, tout en creusant son trou, fut soit silencieux, soit rechignant. Et avec son regard soit exaspéré, soit sombre, mon oncle Otto creusa le trou.

Il est probable qu’il ait eu la désagréable impression que les voisins l’observaient. Parce que si les voisins l’avaient observé, ils se seraient certainement réjouis de son malheur, ou peut-être même qu’ils se seraient mis en colère. « Creuse-le bien profond, ton trou, pour que tu puisses rentrer dedans ! » lui auraient-ils possiblement même crié, s’ils l’avaient observé pendant qu’il creusait son trou.

Face aux voisins, il dut être pris d’une vraie crainte, mon oncle Otto – parce qu’après tout, c’est vrai qu’il avait été mouchard pendant des années -, mais il n’avait plus le temps pour tout ça puisque le Führer venait de mourir en héros dans son bunker à Berlin, que l’Américain se trouvait à Garmisch et que, pour cette raison, il devait maintenant creuser un trou – peu importe ce qu’en pensaient les voisins.

Et puis à un moment, après une demi-heure ou toute une heure, ma tante Sophie dit : « Ça suffit. » Et le trou fut assez grand et terminé.

Et mon oncle Otto et ma tante Sophie rentrèrent dans la maison. Puis mon oncle Otto sortit de l’armoire son uniforme de SA et ma tante Sophie le plia. Et je me demande s’ils ne l’ont pas enveloppé dans une toile cirée. Et mon onde Otto posa par-dessus son uniforme son brassard arborant la croix gammée et son écusson du Parti. Puis, il sortit du salon le portrait du Führer qui venait de mourir en héros dans son bunker à Berlin et le posa sur les autres choses. Et alors qu’il s’en allait sortir Mein Kampf de la bibliothèque, ma tante Sophie dit, « Pas ça, c’était notre cadeau de noces du Parti ! », puis elle le conserva pour elle.

Puis ensuite, mon oncle Otto et ma tante Sophie sortirent à nouveau dans le jardin avant, au milieu du potager où se trouvait le trou, puis déposèrent le tout à l’intérieur.

Et puis, mon oncle Otto remblaya le trou, le combla de terre bien comme il faut et l’aplanit si parfaitement qu’il ne serait jamais venu à l’idée de personne qu’il ait déjà existé un trou à cet endroit.

Mon oncle Otto et ma tante Sophie n’ont plus jamais mentionné le trou par la suite. Pas entre eux et encore moins avec les autres.

Qui parlerait d’un tel trou ? Que peut-on d’ailleurs dire d’un tel trou ? Qui tient seulement à se souvenir d’un tel trou ? Et qui de nos jours comprend encore ce qu’un tel trou peut signifier ?

Plusieurs années plus tard, alors que mon oncle Otto était mort depuis longtemps, ma tante Sophie vint dans la cuisine et sortit un livre de derrière les assiettes du vaisselier et me montra le « cadeau de noces du Parti », comme elle l’appelait toujours. Puis elle me raconta d’une voix très douce (comme si quelqu’un qui n’était pas censé entendre était présent) l’histoire du trou que creusa mon oncle Otto dans son jardin avant, à Moosach.

Soir bordé d’or (Arno Schmidt) – Trad. Claude Riehl


Ma lecture de l’incipit du premier livre de Soir bordé d’or, sur une musique de Chilly Gonzales (Treppen)

Arno Schmidt a encore tapé dans mon compte de banque. À l’occasion de la remise de mon mémoire de maîtrise, je me suis payé une gâterie: la réédition française de 2015 d’un des Spätwerk de Schmidt, Abend mit Goldrand, dans son imposante traduction française par Claude Riehl, traducteur génial de la plupart des romans de l’auteur allemand d’après-guerre. J’avais déjà acheté l’édition originale du roman, publié en 1975, cinq ans après son magnum opus (Zettels Traum dont j’ai déjà parlé à de nombreuses reprises ici, ici, ici, ici et ici) mais je n’avais jamais réussi à mettre la main sur sa traduction française. Épuisée depuis longtemps, la première traduction française datant de 1991 était hors de prix. En 2015, un second tirage de 300 copies a frappé les libraires françaises, mais encore une fois, le prix était loin d’être modique. J’ai fini par en trouver un exemplaire, sous les 200 dollars, une aubaine, vu le prix original fixé à 180 euros.

Il y a quelques temps déjà, j’étais tombé sur un entretien radiophonique avec un grand lecteur de Schmidt en français, propriétaire de la librairie Ptyx, à Ixelles en Belgique. Ce dernier s’essaie à un résumé de Soir bordé d’or, que je vous invite à écouter. Une histoire somme toute simple, voire banale dont l’intérêt se retrouve principalement dans la narration et la forme du livre. Un autre monstre en A3, formule préférée de Schmidt. Je vous laisse à la contemplation et j’y retourne.